Sandy Beky : «J’ai créé mon entreprise pour contourner le plafond de verre»

Sandy Beky s’est doublement heurtée au plafond de verre durant son expérience professionnelle, car elle est non seulement une femme mais aussi issue de la diversité. Curieuse et ambitieuse, elle ose « contourner » ces difficultés, en créant en 2014 sa propre entreprise : Kyosei Solutions Lab, une start-up en innovation managériale. Témoignage.

1. Vous êtes originaire de Madagascar et avez grandi dans un environnement multiculturel. Avec le recul, cet héritage a-t-il constitué plutôt un atout ou un handicap dans la réalisation de vos projets ?

De prime abord, je dirais que c’est une richesse : vous avez  une capacité à vous adapter à vos environnements, une ouverture d’esprit. Mais ça vous oblige à apprendre un certain nombre de codes étrangers. Il y a des pays, comme la Grande-Bretagne, qui sont très cosmopolites et où les codes seront peut-être moins formalisés, puis il y a des pays comme la France, qui même en étant relativement cosmopolite, s’appuie sur beaucoup de conventions sociales et de fonctionnements un peu protocolaires que vous devez connaître. Je n’y pensais pas au début. Quand vous avez grandi et vécu dans des environnements multiculturels, vous n’allez pas naturellement vous dire : « Dans ce pays, il va falloir que je me “francise” un peu. » Il faut donc savoir rester vigilant.

2. J’ai lu dans une interview que vous aviez rencontré des difficultés en entreprise, surtout en France, à cause de vos origines et notamment parce que vous êtes une femme. Comment ces difficultés se sont-elles matérialisées ?

Ça, c’est une situation que des milliers de femmes vivent. Vous ne vous rendez pas compte tout de suite que vous êtes dans cette situation de plafond de verre. Votre performance est là, elle est reconnue – en tout cas elle n’est pas remise en question – mais vous n’évoluez plus ; on ne pense pas à vous pour une promotion ou pour un poste à plus haute responsabilité. Quand vous êtes dans des environnements fortement masculins, la première barrière que vous rencontrez c’est d’être une femme. Le fait de venir de ce qu’on appelle la « diversité » n’aide pas non plus. Souvent, on me disait :         « Quelqu’un comme toi, c’est déjà bien d’arriver là où tu en es. » Au début, je ne faisais pas attention et puis je me suis demandé ce que « Quelqu’un comme toi » signifiait exactement. Ce n’était jamais dit de façon méprisante ou dévalorisante, mais ça indiquait qu’il y avait une différence marquante entre quelqu’un qui a un profil standard français et une personne issue de la diversité. Ce sont des petites phrases comme ça, que vous intégrez, qui construisent ensuite votre normalité.

3. Comment avez-vous brisé ce plafond de verre? Comment êtes-vous allée au-delà de ces difficultés ?

Même si j’étais dans un milieu professionnel prenant, je me disais qu’il fallait que je repense ma trajectoire professionnelle. Je me suis alors extraite de l’entreprise, pour faire un Executive MBA (programmes destinés aux cadres dirigeants qui souhaitent redonner un nouveau souffle à leur carrière, par le développement d’une vision stratégique et de fortes compétences en leadership) à HEC, avec l’idée que ça m’aiderait à passer un palier en entreprise. En réalité, un Executive MBA ne vous ouvre pas des portes si facilement mais comme au sein de mon entreprise, quelqu’un d’autre avait pris la décision à ma place de réduire mes ambitions à la baisse, il fallait que je trouve une autre façon d’utiliser cet Executive MBA.

La première barrière que vous rencontrez c’est d’être une femme.

Je ne voulais plus de ces frontières et de ces périmètres dans lesquels je m’étais finalement laissée enfermer. J’avais très envie, avec mon parcours éclectique, de créer ma propre structure. De cette façon, j’ai contourné le plafond de verre. Je ne dis pas briser, mais contourner : j’ai pris une trajectoire qui m’a fait avancer autrement.

4. Est-ce que, durant cette période, vous vous sentiez soutenue par votre entourage ?

Il y avait différentes réactions : certaines personnes trouvaient ça courageux ; d’autres trouvaient ça inconscient. Il y avait une notion pragmatique à prendre en compte : comment allais-je pouvoir assurer mon autonomie financière ? En France, on a un dispositif qui permet aux personnes sortant d’une entreprise de bénéficier de l’allocation à l’emploi, et donc d’un temps nécessaire pour mettre en place autre chose. Malgré ce filet de sécurité, certaines personnes pensaient que c’était une folie. Créer sa propre structure n’est pas de tout repos, c’est une affaire de marchés.

5. Vous avez lancé votre projet entrepreneurial alors que vous étiez salariée, faisant partie d’un plan social, et mère de famille. Comment avez-vous appréhendé cette situation au quotidien ? 

Il y a eu des avantages et des inconvénients. C’est vrai que ne suivant plus les horaires d’une boîte, j’avais, à partir de ce moment-là, la possibilité d’organiser mon emploi du temps différemment et de décider des jours où je travaillais. Ça m’a permis, entre autres, de pouvoir prendre une semaine sur 6 pour passer du temps avec ma fille. Je lui réserve aussi mes mercredis. En revanche, je travaille le week-end. Je n’aurais pas pu faire ça en entreprise : c’est une organisation complètement différente.

6. Quel regard portez-vous sur la question des role models ?

C’est important d’avoir des modèles auxquels on peut s’identifier. L’image du role model a évolué avec le temps. Il y a 15 ans, la femme role model était madame parfaite, avec une super carrière. On ne s’y identifiait pas facilement.

Aujourd’hui, il y a une plus grande diversité dans les role models. Un certain nombre de femmes s’identifient à des porteuses de projet moins grands mais qui montrent, par leur parcours, que ce n’est pas hors du commun.  

Et vous, avez-vous un modèle ?

Oui, j’en ai même plusieurs. Mon premier, c’est ma mère qui après un parcours professionnel linéaire dans l’enseignement, comme enseignante puis directrice d’établissement, a monté à 60 ans sa propre entreprise d’exportation d’artisanat malgache. Elle a certainement été beaucoup moins encouragée que moi. Ce n’était pas une grosse structure mais c’est une expérience réussie. Moi, j’étais très admirative.

Mes autres role models sont plutôt des femmes qui ont été dans des grandes entreprises et qui ont eu envie d’aider d’autres femmes. Ce qui n’est pas si courant que ça jusqu’à maintenant. C’est ce qui m’a amené, notamment avec l’une d’entre elles, à créer le programme de mentoring du réseau PWN en 2006.

7. Quels conseils donneriez-vous aux femmes confrontées aux difficultés du plafond de verre ?

Ne rien lâcher ! Pour moi, le plafond de verre, il faut le contourner. Chaque petit pas est un pas. Il faut oser, demander, même si c’est plus facile à dire qu’à faire. À toutes ces femmes, je voudrais dire : « Cesser de vous comparer aux hommes, aux autres femmes, faites, tracez votre chemin. » J’aime bien cette citation du poème d’Antonio Machado : « Voyageur,il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant. » Il ne faut pas laisser quelqu’un tracer votre chemin à votre place, il faut faire votre propre chemin.

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